L’éclosion des néologismes de la SST – Partie II

22 septembre 2025 par
L’éclosion des néologismes de la SST – Partie II
Jasmin Pilon

Il y a deux ans déjà, je rédigeais un article qui proposait un inventaire succinct des termes introduits récemment dans le vocabulaire de la santé-sécurité. Or, depuis, le recours à ce champ lexical du bien-être et du mal-être organisationnels, issu en bonne partie du monde anglo-saxon, n’a cessé de croître. Un rattrapage s’imposait. 


Vous trouverez ainsi, ci-après, la suite de cette chronique, qui étend ce petit glossaire des phénomènes et réalités psychosociales du monde du travail. Quelques autres billets suivront!



Le chronotravail


Le chronotravail vise à adapter les horaires professionnels au rythme circadien (notre horloge interne) de tout un chacun. Pour l’heure, le terme chronotravail ne figure pas dans les dictionnaires français traditionnels, bien que plusieurs dérivés existent de plus longue date, telle la chronobiologie. Ici, le préfixe d’origine grecque chrono- renvoie aux rythmes et à l’organisation temporelle.


Dans cet esprit, une personne du matin (chronotype matinal) vaquerait volontiers à ses occupations aux aurores, tandis qu’une personne du soir (chronotype vespéral) travaillerait davantage à la tombée du jour. Ces deux types représenteraient ensemble pas moins de 30 % des travailleurs. De nombreux salariés canadiens estiment que le chronotravail améliorerait leur santé mentale (48 %) et leur productivité (33 %).



Le cumulotravailleur


Le fait de posséder plusieurs emplois n’a rien de nouveau. Pour certains, il s’agit d’une nécessité. D’autres cependant souhaitent accomplir une variété de tâches au sein de la même entreprise, ou prêter leurs talents à des organismes de différents secteurs d’activité. On les appelle les cumulotravailleurs, ou travailleurs plurifonctions. Ajouté au Grand dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française (OQLF) en 2018, ce terme propose un équivalent à son pendant anglais, le « slasher ».


Le cumulotravail vous intéresse? Il peut certes constituer une réponse pertinente au syndrome de l’ennui au travail (boreout). Mais sachez que changer fréquemment d’emploi augmente les risques de lésions professionnelles, puisqu’une part importante (34 %) des accidents du travail survient lors de la première année suivant l’embauche, et que les cumulotravailleurs affichent un risque d’accidents professionnels 27 % plus élevé.



Les amortisseurs professionnels


Par définition, le cumulotravailleur (ci-dessus) profite de nombreux amortisseurs professionnels (traduction libre), acquis via le « career cushioning ». Cela consiste à poursuivre des activités nécessaires à l’obtention d’un nouvel emploi. Il peut s’agir, tout simplement, de mettre son CV à jour et de scruter les offres qui circulent, ou d’être un peu plus entreprenant (activités de réseautage, formations, échanges avec des recruteurs, etc.).


La vie professionnelle est rarement un chemin lisse et prévisible. De la sorte, posséder quelques amortisseurs professionnels pour absorber ses chocs peut être salutaire. Assurez-vous toutefois de les développer sur votre propre temps, et non celui de votre employeur.     



Le badge café


Le badge café est une expression métaphorique. Elle transpose une réalité propre au travail hybride qui consiste à se manifester physiquement en entreprise quelques heures seulement, à la machine à café, par exemple, avant de filer à l’anglaise et de retraiter à son domicile pour accomplir ses tâches quotidiennes. Passer stratégiquement aux bureaux des confrères et des consœurs avant le repli figure aussi parmi les tactiques de cette nature. Plus de 10 % des travailleurs américains auraient déjà usé de ce stratagème.


Toutes choses étant égales par ailleurs, une part de temps en présentiel reste incontournable pour la synergie et l’efficience des entreprises. Cela dit, nombre de salariés se sentent plus productifs et moins stressés à la maison, d’où son attrait pour les personnes introverties, entre autres, qui représenteraient plus de 50 % de la main-d’œuvre.



La confusion travail-vie privée


Traduction reconnue par l’OQLF du terme « blurring », la confusion travail-vie privée évoque la porosité de la frontière séparant les sphères professionnelle et personnelle. En Angleterre, par exemple, plus de 40 % des salariés auraient du mal à décrocher après leur journée de travail. Même son de cloche en France, où 60 % des gestionnaires indiquent que le stress du boulot s’immisce dans leur vie personnelle.


Il peut en effet être difficile de lâcher prise sur le coup de 17 heures précisément. Parfois, notre « hamster mental » demeure en roue libre même jusqu’à tard en soirée. Rappelez-vous cependant que la toxicité dépend de la dose, et qu’une mesure de travail équilibrée permet de régénérer ses capacités cognitives, de rester créatif, et motivé.



Modeler son travail


Qui n’a pas déjà rêvé de pouvoir façonner son emploi au gré de ses valeurs et de ses aspirations? C’est ce que propose le modelage du travail, une expression inscrite au Grand dictionnaire terminologique de l’OQLF depuis 2023, en équivalence au terme « job crafting ».


Sur papier, l’idée semble aller de soi. En effet, accorder plus d’autonomie aux travailleurs pour configurer leur poste selon leurs préférences engendre dans certains contextes et milieux une réduction de l’épuisement professionnel et une augmentation de l’engagement, de même qu’une diminution du taux de roulement.


Dans bien des cas cependant, cet idéal se heurte à la réalité. Ses limites et risques sont alors apparents :


  • Certains employés, malgré tout leur bon vouloir, ne possèdent pas la formation requise ou les habiletés pour poser certains gestes techniques.
  • Plusieurs emplois sont régis par des conventions collectives ou des standards professionnels établis par un ordre.
  • Reléguer aux collègues l’ensemble des tâches ingrates et ennuyeuses mine le climat de travail.
  • Certaines tâches ajoutées de son propre chef, bien qu’enthousiasmantes, s’éloignent considérablement de la mission de l’entreprise.



Une terminologie et un langage communs


Les relations du travail constituent un champ d’études à part entière et sont aujourd’hui examinées sous toutes leurs coutures, tant par les universitaires, les journalistes et les psychologues que les consultants et organismes SST et RH. Ainsi, vous croiserez assurément plusieurs autres néologismes au détour de vos conversations ou de vos lectures… et dans la première partie de cette série.


Au-delà des effets de style qui sous-tendent parfois l’utilisation de ces néologismes, il se trouve aussi une volonté de traduire de façon synthétique les multiples réalités du monde du travail et de la santé-sécurité. Cela afin que tous puissent partager une même compréhension et œuvrer à rendre les environnements professionnels plus sains.